29 août 2007
Dans un pays sucré doucement....
Jusqu'ici, je me rends bien compte que j'ai beaucoup évoqué la misère alimentaire du Français expatrié en Nouvelle-Zélande. Enfin, ma misère personnelle, parce que tout le monde ne se plaint pas.
Mais il existe également des avantages non négligeables, dans les plus petites choses, celles auxquelles on ne songe pas lorsqu'on arpente les allées bien garnies de son Leclerc préféré, ou Auchan, ou Carrefour, ou Mammouth. Non, pas Mammouth, ressuscité quarante mille ans après son extinction, le pauvre a succombé à trop d'écrasement de prix, je le pleure encore.
On prend sans y penser son kilo de sucre en cubes, du sucre normal, quoi, celui qui sert à adoucir le café en agitant bruyamment sa petite cuillère dans la tasse (enfin, quelqu'un que je connais, auquel j'ai lié mon destin et qui remue très longuement la cuillère en faisant ding-ding jusqu'à ce que j'explose).
On en met aussi dans la tisane du soir, après avoir fait infuser le sachet de Saveur du Soir réglisse-menthe que je me fais expédier à grands frais de France, parce qu'en Nouvelle-Zélande on trouve la tisane à la réglisse, celle à la menthe, mais même quand on les mélange (j'ose tout), le résultat est rien moins que satisfaisant. Adaptation certes, mais il y a encore des limites au-delà desquelles il est incongru de s'aventurer.
Nous sommes dans un pays où boire du café est une occupation à part entière, la pause-café est incluse dans les conventions collectives (je plaisante! Il n'y a pas de convention collective), et elle a lieu à heures précises: dès 9h en arrivant au bureau, pour bien démarrer la journée, un petit gobelet de café, avec un muffin pour se donner du courage.
Vers 10 heures, c'est le moment de socialiser, donc cela se passe autour d'une tasse de café, accompagné de biscuits maison confectionnés par Harriet.
N'oublions pas le petit coup de fouet de 11h30, car la matinée est longue, avec la barre de céréales énergétique pour parvenir à effectuer les trajets photocopieuse - bureau du patron avec efficacité. Le sandwich du repas de midi avalé aux alentours de 12h30 (ou la pizza, ou encore un bon fish and chips, quelques sushis pour les personnes soucieuses de manger des légumes - il y a du vert dedans, j'en ai vu), on fait couler le tout avec un bon café, poussé par un biscuit aux céréales et aux fruits secs, sans gluten de préférence, de toute façon c'est marqué sur le paquet "healthy" (sain).
Le travail reprend ainsi d'un bon pied, suivi vers 15h d'un petit café de l'après-midi, pour terminer les délicieux petits gâteaux d'Harriet que l'on n'avait pas finis le matin. Le dernier café de cette laborieuse journée se prend à la sortie du bureau, avant le dîner qui a lieu vers 18h car l'estomac kiwi glougloute de faim vers cette heure-là.
Ces quelques cafés sont en général sucrés, bien sûr, mais pas comme chez nous. C'est ça l'intérêt des voyages, découvrir les us et coutumes exotiques. Le sucre est toujours en poudre, on se sert à la cuillère, celle qui sert à touiller, quitte à la remettre dans le sucrier ensuite (non, je suis mauvaise langue), sauf si l'on a une saupoudreuse sous la main. On apprendra avec profit que les tables de restaurants sont garnies de couverts enroulés dans leur serviette de papier, d'une bougie et d'une pot de sucre en poudre. Il faut réclamer le sel et le poivre.
A force de fureter, j'ai découvert du sucre en morceaux. L'ayant offert au cours d'un de ces thés que j'organise pour mes copines désœuvrées et accablées d'enfants en bas âge, j'ai suscité des exclamations étonnées, voire admiratives.
Une petite fille a même demandé en chuchotant à sa maman "Mum, c'est quoi ces trucs blancs dans la boîte?"
"C'est du sucre dur, ma chérie"
"Ça se mange?" a ajouté l'innocente enfant en ouvrant des yeux ébahis. Je suis fière d'avoir montré à cette jeune néo-zélandaise le raffinement extrême auquel nous autres Européens sommes arrivés.
D'ailleurs, le fabricant local ne s'y est pas trompé: le commentaire qui accompagne le paquet est éloquent.
Pour les non anglicistes, ou ceux qui n'ont pas de bonnes lunettes car ma photo est lamentable, Monsieur Chelsea affirme que ses sucres "sont magnifiques dans un sucrier, servis avec le thé ou le café: vos amis en seront impressionnés".
Je m'approvisionne donc régulièrement en boîtes de 454 grammes net. J'aime épater mes amis.
27 août 2007
Meringues d'hiver
C'est le désert de Gobi culinaire ces derniers temps.
Tout ce que j'entreprends, je le réussis. Ce que je cuis est mangeable, mes essais ne ratent pas lamentablement et malgré mes efforts les résultats sont concluants. Je mets pourtant un point d'honneur à interpréter les recettes et à améliorer à mon idée les concepts de base.
Ce week-end, une de mes amies m'a demandé de confectionner des cannelés pour un anniversaire. Tous ont cuit comme il faut (un chouilla mollassons, mais tout à fait présentables), et avec les six blancs d'œufs qui me restaient sur les bras, dans un esprit d'économie domestique, j'ai entrepris de les utiliser à des fins alimentaires.
On peut s'en servir pour filtrer le vin, mais je laisse ça aux spécialistes. C'est d'ailleurs indiqué sur les bouteilles de crus australiens, au grand étonnement de beaucoup qui ignorent cette technique. Mon Pépé poitevin ayant fabriqué une gentille piquette pendant sa vie de viticulteur, j'étais au courant, mais le procédé n'est pas un secret de famille. Et je me vois mal débuter une opération d'envergure dans ma petite maison de location, l'agence immobilière me guettant pour me coller des amendes si j'abîme quelque chose, tout ça pour écouler six blancs d'œufs.
Ayant passé ma matinée du samedi à confectionner les cannelés, ce qui inclut le nettoyage des moules achetés par ma copine à chaque tournée ("Regarde, m'a-t-elle annoncé, je t'en ai trouvé dix, tu m'en prépareras pour l'anniversaire, il y aura cent cinquante gamins et leurs parents"), j'ai fini par me retrouver face à mes blancs d'œufs, nous regardant bien entendu dans le blanc des yeux, moi m'interrogeant sur leur devenir, eux me sifflant d'une voix albuminée :
- Alors? t'as trouvé quelque chose? Tu sais que plus le temps passe, plus nous développons de germes? C'est dans les blancs que les savants font des cultures de bactéries car nous favorisons leur expansion plus que tout autre élément! Alors? Listéria? Salmonelle?
- Pas si vite, bon sang de bois, attendez encore un peu!
- Oui, oui, nous attendons, ne t'inquiète pas, mais nous sommes dehors, à température ambiante, on se sent pleins de vie!
- Euh, oui, voyons, ajoutè-je en feuilletant nerveusement Ginette Mathiot, ma copine en jaune qui fourmille de bonnes idées.
Je tombe sur une page me suggérant diverses mousses, toutes à manger dès la préparation sinon ça retombe. Ginette a écrit ses recettes à l'époque où d'accortes bonniches s'activaient en cuisine pendant que la patronne minaudait à table avec les invités, car je me vois bien faire une mousse au chocolat ou des œufs en neige au dernier moment.
Et je n'ai pas le temps! Les cannelés m'ont pris la matinée, le départ pour l'anniversaire approche, pas de voiture car Monsieur Pim est parti taquiner la truite pour la journée, il faut que j'appelle un taxi, bref ça devient compliqué.
Au fait, les meringues, ça ne se fait pas avec des blancs, ces trucs-là? Vérification chez mon Marmiton favori, où je trouve une recette dans la catégorie "facile" (pas d'improvisation joyeuse au dernier moment).
- Ça y est, accrochez-vous les blancs, action, on tourne!
Je laisse le robot s'activer en savourant le plaisir inégalable de ne rien faire et en louant Volta, Edison et Ampère d'avoir découvert les vertus de l'électricité et permis son utilisation dans le quotidien de la cuisinière de base. J'ai un jour voulu voir si on pouvait monter des blancs à la main, j'ai tenu vingt minutes et obtenu le résultat escompté ainsi qu'une luxation du coude, une élongation du biceps et la satisfaction d'avoir mené l'expérience à terme.
J'ai réalisé de jolis petits tas sans recourir à ma poche à douille, pas le temps de jouer à fabriquer d'émouvants tortillons, et hop, au four pour une heure. Sauf que le départ a eu lieu seulement trente minutes après, j'ai éteint le four et laissé les meringues se débrouiller, sans grand espoir de réussite. 
Ô miracle! des tas de meringues impeccables m'attendaient gentiment au four le soir, cuites comme il faut, croquantes et sucrées, parfumées à la vanille ou à la fleur d'oranger. Impeccables pour les prochains pique-niques.
Ah oui, parce qu'on a beau être en hiver, il fait beau et... Non, il fait seulement beau, mais en Nouvelle-Zélande ça change tout!
17 août 2007
La bonne purée pas maison
Une copine encore moins douée en cuisine que moi se posait dernièrement une question essentielle: où trouver la bonne purée Mousline de maman, celle dont on est sûr que tout le monde en reprend? (je sais, l'allusion date un peu, je crois que c'est le slogan de mon enfance, et l'air de rien ça commence à faire loin. Etonnant comme le temps passe).
Titillée par le défi et n'ayant rien d'autre à faire qu'errer à l'affût de nouveautés improbables entre les rayons du New World du coin (la chaîne kiwie aux tarifs équivalents à ceux de feu Félix Potin), j'ai soudain repéré un emplacement longtemps négligé: celui des soupes en sachets, où le potage aux pois et potirons côtoie celui goût haricots blancs-tomates, ou menthe-gigot d'agneau, bref que du bon. Et bien caché en bas de la pile, le carton de purée en flocons. J'ai dû chercher pour extraire un exemplaire neutre, et pas parfumé à la gravy ou aux herbes du bush.
Heureusement que la pellicule de numérique ne coûte rien, sinon je n'aurais pas pris la peine d'immortaliser cet échantillon.
On constate un vrai choc des civilisations à la simple lecture du paquet: Maggi recommande d'ajouter uniquement de l'eau chaude, il ne faut pas oublier que nous sommes en pays anglo-saxon, un peu de bouillante eau et le tour est joué. La crème est déjà dedans, ai-je pu vérifier en lisant de près la composition, et aussi un "arôme beurre" qui m'a laissée perplexe. Quand même 93% de pommes de terre, aux sulfites précise-t-on, je suppose que ça donne un goût inimitable.
On aura aussi remarqué l'accroche majeure de l'emballage: c'est fait avec de la vraie patate. Ben tiens. Accordons aussi un certain réalisme à la photo, on dirait que la plâtrée de purée vient juste d'être catapultée de la louche de la cantinière à côté de la ragougnasse luisante et marron qu'on doit avaler avec. Il semblerait qu'un vague aliment vert, peut-être un légume, puisse être ingéré en même temps, mais je suppute qu'il s'agit plus d'une touche de couleur qui vise à égayer cette blafarde purée, et ça finit bien la photo.
Au dos, Monsieur Maggi recommande de se caler les joues avec le "Maggi Beef Bourguignon". Quelle économie de temps réalisée: deux sachets de poudre à $2,50, une pinte ou deux de chaude eau, une assiette et une fourchette (optionnel, on peut manger tout ça à même le micro-ondes, je pense) et on a préparé en un clin d'œil un repas délicieux et nourrissant (c'est aussi marqué au dos).
Une fois n'étant pas coutume, je donne ici la recette de la purée de Joël Robuchon, qui connaît les bonnes choses. Evidemment, le taux de cholestérol prend un bon coup de pouce vers le haut, mais tant qu'à mourir un jour, autant que ce soit grâce à trop de bonne bouffe qu'à cause de machins déshydratés faits avec des sulfites, des blanchisseurs, des émulsifiants, du sucre et, horreur suprême, des arômes de beurre.
J'ai trouvé la recette sur internet et bazardé la page après un copié-collé, donc je n'ai pas noté la source, mais c'est celle de Monsieur Robuchon.
" pour 6 personnes
1 kg de pommes de terre
250 g de beurre salé
20 à 30 cl de lait entier
gros sel (10 g par litre d'eau)
Les pommes de terre, de taille uniforme, sont cuites entières (départ dans de l'eau froide salée), égouttées, pelées encore tièdes, passées au moulin à légumes (grille la plus fine). La purée est légèrement desséchée sur feu très doux en remuant vigoureusement avec une spatule en bois durant 4 à 5 minutes.
Le beurre très froid, bien dur et coupé en morceaux est incorporé petit à petit. Il faut remuer énergiquement pour bien incorporer le beurre et rendre la purée lisse et onctueuse.
On termine la purée en incorporant le lait bouilli très chaud, en petit filet, et en mélangeant au fouet toujours vigoureusement jusqu'à ce qu'il soit entièrement absorbé. "
Voilà: les proportions sont simples, il suffit de mettre le quart du poids des pommes de terre en beurre. Là, c'est bon.
13 août 2007
Le vent qui rend fou
L'avantage de vivre à Wellington, c'est qu'il y a des journées où on ferait mieux de rester au lit en attendant que ça se passe. Sauf que même dans mon lit, je sens la maison osciller au rythme des bourrasques de vent qui caressent la ville à une vitesse qui mettrait n'importe quelle ville française en alerte rouge. Les fameux 40è Rugissants ont commencé leur promenade de printemps samedi, et nous ont bercés de leurs coups de vent entre 50 et 70 km/h, avec quelques pointes à près de 100, de celles qui vous plaquent au coin de la rue contre un mur, en vous arrosant au passage. Ah, oui, parce qu'il pleut aussi. C'est très vert, ce pays.
Devant la demande pressante des foules, j'ai refait des tourteaux du Poitou. Au fromage blanc ordinaire, et tout s'est bien passé. Sauf le petit détail de la pâte brisée. J'ai pesé la farine et l'ai mélangée à la main dans un saladier. Je trouvais bien que ça ne faisait pas beaucoup, 250 grammes, et surtout qu'il y avait beaucoup de beurre là-dedans. En pesant négligemment un autre ingrédient (je ne sais plus quoi, j'ai fait plein de choses en même temps) j'ai constaté que Ma avait réglé la balance à son idée; la veille, je l'avais bien entendu dire "J'ai remis la balance en ordre!", sans vraiment faire attention, et le petit chameau avait déplacé le curseur sur 100 grammes. Les enfants sont la joie des parents.
Par contre, un long passif de pâte à tarte achetée toute faite m'a fait négliger un léger détail: lorsque j'ai voulu étaler la pâte, elle a bien voulu s'aplatir mais s'est obstinée à s'émietter quand j'ai essayé de la soulever pour la poser dans mes fameux bols. J'ai replongé le nez dans Ginette Mathiot, et constaté qu'il fallait aussi de l'eau. Eh oui. Le mélange beurre-farine ne marche pas, sinon.
Pendant que les tourteaux cuisaient, j'ai voulu tenter un dessert à l'agar-agar, ce truc très à la mode sur les sites de cuisine. La poudre a été dissoute dans de l'eau et bouillie, puis j'ai voulu mixer les framboises et la crème: une fois tout ça mis dans l'appareil, j'ai constaté la disparition du bidule à lame censé faire le travail. Impossible de mettre la main dessus, j'ai tout transvasé dans le récipient à faire les milk-shakes et ai ainsi passé un quart d'heure à mixer, ouvrir le couvercle, touiller un peu à la cuillère, et recommencer. Ce n'est évidemment pas fait pour ça. Remarquons que le temps passe beaucoup plus vite.
J'ai réussi à réaliser le mélange final, tout ça a été mis au frigo.
C'est pas bon. La framboise mixée fait bien ressortir la texture des petites graines vicieusement disséminées dans la crème, c'est à manger une fois qu'on a retiré son dentier.
Pendant que tout ça cuisait ou réfrigérait, opération rillettes de thon. Zut, pas de thon, mais une boîte de saumon, donc des rillettes de saumon. A l'aneth, acheté par Monsieur Pim. Donc au fenouil, parce qu'il s'est trompé en achetant le paquet (c'était marqué 'fennel' et pas 'dill', c'est simple, pourtant). Munie de mon ouvre-boîte papillon (le système le plus crétin qui soit, je regrette bien mon p'tit ouvre-boîte à lame, on appuie, ça coupe le couvercle et en fin d'opération la boîte est ouverte), j'ai abordé le saumon par la face Nord. Au bout d'un centimètre, le papillon s'est mis à tourner à vide. J'ai recommencé plus loin, même résultat. J'ai tracé un pointillé en pestant, et ai fini la boîte au couteau et aux ciseaux. 
Ensuite, il a fallu décortiquer le poisson vendu avec os, puis l'arroser d'au moins trois jus de citron parce que le saumon en boîte est l'équivalent marin du camembert sous vide. On pense que ça a du goût, en réalité le parfum vient du récipient, tout en gardant un fumet inimitable et assez désagréable.
J'ai conçu mes rillettes dans la douleur, car je m'étais coupé le pouce avec l'aluminium du couvercle du pot de fromage blanc (voir plus haut), et le jus de citron, s'il désinfecte bien, n'est pas prévu comme anesthésiant.
Une fois le produit fini éjecté au frigo, je suis retournée à mes tourteaux, qui avaient pris l'agréable couleur noire indiquant le niveau optimal de cuisson. On remarquera que le tourteau au chèvre gonfle mieux, et il reste toujours une petite zone de non-cuisson au centre (pas cuit, quoi).
Le kiwi a été imposé par Li, ça donne une petite couleur locale.
10 août 2007
Le tourteau au goat's curd
En me promenant languissamment dans les méandres de mon site de cuisine préféré, voilà-t-y pas que je découvre qu'un des meilleurs gâteaux du monde et des alentours peut se fabriquer à la maison. Ah bon? On peut confectionner soi-même ce qu'on trouve au supermarché? Tout n'est pas uniquement conçu, élaboré et fini par des robots? Et cuit emballé dans son papier aluminium?
Et même qu'une dame a tenté l'expérience chez elle et que c'était bon, aussi bon qu'au supermarché.
Il s'agit d'un de ces gâteaux qui ont bercé mon enfance, que ma Mamie du Poitou achetait pour le quatre heures, et certainement un de ceux qui ont décidé de mon orientation culinaire. Il est tout noir. Tout brûlé dessus. Et le bonheur de ronger la croûte carbonisée, sans se préoccuper de savoir si le noir donne le cancer (une invention des diététiciens, ça) est inénarrable.
Il a fallu me mettre en chasse de l'ingrédient principal du tourteau fromagé (ou fromager, je ne suis pas certaine de l'orthographe, mais ça ne se sent pas à la dégustation), c'est à dire le fromage de chèvre frais.
Le problème avec les anglo-saxons, et je ne dis pas ça pour vexer, mais c'est la réalité, c'est qu'ils ont une aversion certaine pour les aliments qui ont du goût. Du parfum. Voire du fumet. Le rayon fromage semble avoir été vaporisé soigneusement au déodorant, il ne s'annonce pas, il se visite.
Munie d'une bonne paire de lunettes, j'ai examiné de près les pots bien fermés qui s'offrent à la vente: j'ai déniché en fin de compte quelque chose qui pouvait s'approcher du fromage de chèvre: en grosses lettres, il y avait marqué "Summerlee", (j'accepte toute traduction) et en tout petit "goat's curd". 
Goat: la piste était bonne. Ça veut dire "chèvre", j'ai quelques restes en vocabulaire animalier. "Curd" était moins net, pour moi ça représente une pâte au citron bien sucrée faite avec douze jaunes d'œufs aux cent grammes, une magnifique réalisation anglaise que j'affectionne.
J'ai ainsi acquis au prix d'une semaine en pension complète au Hilton de Wellington, un pot de 250 grammes de "curd" de chèvre. Veine, c'est le poids nécessaire à la confection du tourteau.
Après vérification du contenu, qui ne sentait strictement rien (c'est de la bique d'usine, élevée sur sol auto-nettoyant, probablement shampouinée tous les jours), j'ai réussi à suivre à peu près à la lettre les consignes.
J'ai rencontré quelques difficultés avec la pâte brisée prônée dans la recette, surtout que lorsqu'elle a été bien abaissée (étalée, quoi), j'ai eu un mal de chien à la décoller du plan de travail. J'ai utilisé une corne (oui, la spatule molle qui sert à lécher les fonds de bols pour ne rien perdre), puis un couteau, puis mes ongles. En fait, j'ai reconstitué patiemment un fond de pâte à partir des lambeaux prélevés sur la table. Raccords quasi invisibles, comme aurait dit le cochon de plâtrier qui a refait les murs à la maison.
Ah oui, un autre moment très drôle, c'est le fameux passage, qui mériterait d'être gravé en lettres d'or dans tous les ouvrages culinaires: "à présent, mélanger les blancs battus en neige au reste de la préparation, SANS LES CASSER". J'en reste sans voix. Bien sûr que ça casse, sinon comment on mélange? J'ai ajouté les blancs à mon idée.
Le petit hic de la recette, c'est le moule: le tourteau a une forme caractéristique de boule vaguement ovoïde, et ne peut évidemment pas se cuire dans n'importe quoi. Tout le monde n'a pas coché la case "moule à tourteau fromagé" au moment de l'élaboration de sa liste de mariage. Et c'est encore plus dramatique si on est resté célibataire. Mais un moment de réflexion assorti d'une inspection drastique de mes placards m'a fait regarder d'un autre œil les horribles bols à déjeuner achetés par Monsieur Pim quand j'avais le dos tourné, lourds comme du plomb, d'une contenance bâtarde entre le bol standard et le saladier, absolument inutiles en temps normal.
Ils sont devenus d'un coup de baguette magique des moules à tourteau.
Et la partie de la recette que j'ai préférée, c'est celle où, accroupie devant le four (évidemment, il est au ras du sol, on voit que ce n'est pas quelqu'un qui fait la cuisine qui a eu l'idée de le coller là), j'ai guetté le noircissement lent, progressif mais inéluctable du dessus.
Et ...... Quand c'est noir, c'est que c'est cuit!
Il fallait, paraît-il trente-cinq minutes pour obtenir ce résultat, j'ai réussi en une heure et demie, et je n'ai pas osé continuer plus longtemps de peur de dessécher tout l'intérieur. J'ai vraiment un four de compétition.
07 août 2007
Broyé et gâte-sauce
Madame, vous souhaitez confectionner un broyé, délicieuse recette originaire de cette douce région française qu'est le Poitou?
Vous avez, par le plus grand des hasards, tous les ingrédients sous la main?
Vos enfants sont actuellement en train de se ramollir le bulbe rachidien devant la télévision, en admiration éperdue devant une souris en culotte rouge qui parle d'une voix suraiguë à un canard qui a dû fumer son paquet de Gitanes maïs pendant trente ans pour émettre de tels sons?
Pas de mari aux alentours (ou de compagnon, de pacsé, de concubin, d'homme à tout faire ou à ne surtout pas en faire une) pour vous demander "Qu'est-ce que tu fais, chérie? Tu as pensé à recoudre mon bouton / repasser ma chemise / inviter Machin / téléphoner au proprio/ etc ?" (au choix, liste non exhaustive).
Planquez-vous bien.
Mélangez très discrètement la farine, le sucre et le beurre ramolli dans votre saladier, sans faire de bruit surtout, sinon l'inévitable arrive: une aide.
Malheureuse! Vous avez utilisé la balance Terraillon qui vous suit partout dans vos pérégrinations! Le ressort vous a trahie! Un très léger grincement, uniquement perceptible par les pavillons auditifs tous neufs de votre fille de quatre ans.
Vous êtes d'une maladresse, Madame, on ne vous félicite pas. Vous avez néanmoins évité le premier écueil, voir votre cuisine envahie par un nuage de farine après une conversation du type:
- Ze veux verser la farine, moi.
- Non.
- Siii, c'est moi!
- Nan, j'te dis.
- Ouiiinn!
- Bon, mais je t'aide.
- Non, toute seule. Laisse faire.
- Doucement, non, là, arrêêêêêêêêêêête!
Le mélange ayant déjà été réalisé, il reste quelques opérations tout aussi salissantes à effectuer.
Votre aide impromptue, excitée par la perspective de se rendre utile, dédaigne toute incitation au lavage préalable des mains. Comme vous avez déjà baissé pavillon, vous la laissez égrener le crumble déjà obtenu, puis malaxer à son aise la pâte avec ses pattes crasseuses.

Vous pensez bien reprendre la main pour l'opération suivante, délicate s'il en est. Vous-même n'êtes pas un as et avez bien besoin de vos deux mains pour procéder. D'ailleurs, vous êtes sûre que les présentateurs qui cuisinent à la télé et cassent leurs œufs d'une main, sont des prestidigitateurs engagés dans ce but unique pour épater les ménagères.
Que nenni. Votre aide a un pied dans la place, elle se campe sur ses positions, agrippe l'œuf que vous êtes bien obligée de lui céder, sous peine de devoir en plus passer la serpillière. Sauf qu'il n'y a pas de serpillière en Nouvelle-Zélande, mais des sortes de balais avec une éponge, que vous manipulez avec parcimonie car tonnerre de Zeus c'est bien une invention anglo-saxonne ce truc.
Vous transigez, cassez un peu l'œuf, le transmettez à votre aide qui trépigne et finit de le pulvériser en projetant du blanc partout sur ses menottes. Comme ça on ne les lavera pas pour rien. Après. L'essentiel de l'œuf est tombé dans la pâte, c'est le résultat qui compte.
Vous envoyez un auxiliaire qui s'est arraché à la contemplation du rongeur hollywoodien, vous chercher la bouteille de rhum. Elle descend drôlement, en ce moment, c'est pas possible qu'il y en ait autant dans les gâteaux. Une cuillère à soupe plus tard, le gâte-sauce pétrit gaillardement la pâte finale.
Vous devez batailler un peu pour extraire la boule du saladier, sinon vous y seriez encore le soir, car c'est tellement agréable d'aplatir cette pâte. Pleine de beurre bien gras, le gras c'est bon, d'œuf et de rhum.
N'insistez pas, vous n'arriverez pas à mettre la main dessus et devez vous contenter de donner les directives adéquates, tout en utilisant le langage des signes.
Puisque la maîtrise de la pâte vous a échappé, vous laissez votre progéniture la rouler et en profitez pour préparer le moule. Vous lui faites transvaser la boule dedans et lui faites aplatir le tout.

Vous suivez cette opération en vous jurant que c'est bien le dernier enfant que vous aurez, car des creux et des bosses apparaissent rapidement, suscités par l'énergique intervention de votre dernière-née. Elle y met de l'enthousiasme et un peu de ses cheveux, et vous devez stopper un si bel élan, sinon vous ne cuirez qu'un broyé version hostie.
La laissant hurler de rage de ne pas avoir eu le droit de jouer à rayer la surface à la fourchette, car il faut bien que vous aussi vous amusiez, vous la consolez en lui faisant dorer le dessus du broyé au lait. Ce n'est pas dans la recette mais il faut savoir être audacieuse.
Elle grave quelques lignes anarchiques supplémentaires en appuyant de toutes ses forces avec le pinceau à dorer, un de vos derniers achats, un adorable pinceau en silicone, au manche transparent, un must have dans la cuisine.
Vous pouvez pousser un soupir de soulagement en enfournant votre broyé. Et vous promettre (pour la prochaine fois) de fermer les portes, de mettre le volume de la souris cathodique au maximum et de graisser cette traîtresse de Terraillon.
05 août 2007
Jeu du ouikende
Quoi, oui, c'est le ouikende, et alors?
J'ai passé ma semaine à tester des préparations nommées "starters", "mains" et "deserts" (ça se prononce di-zeueurt, et c'est le plat sucré, enfin, celui qui est le plus sucré), je ne peux pas être au four et au moulin, et au restau en même temps. Donc pas de jeu.
Car on n'est pas seulement allés au "General Practitioner". La recrudescence de garde-chiourmes nous a permis de larguer la progéniture sans aucun remords (manquerait plus que ça, c'est pas parce qu'on les a faits qu'on va les garder dans les pattes tout le temps), et nous avons réussi à obtenir une table dans le meilleur restaurant de la ville. Qu'y disent tous. Au point qu'il faut réserver au moins deux jours avant.
- Allô, bonjour, (toujours polie, et puis je donne toujours un aperçu de mon délicieux accent français au téléphone, comme ça je coupe l'herbe sous le pied de mes interlocuteurs pour qu'ils évitent de causer à toute vitesse parce que là, je n'y comprends plus rien), je voudrais réserver une table pour trois personnes pour vendredi, pliiize.
- Ah, bien madame (je ne suis pas sûre du Madame, ici c'est en général "mon pote", "ma poule", "mec", ou carrément le prénom. Mais là elle l'avait pas encore, le prénom, donc elle a dû dire Madame. Ou rien, d'ailleurs). Par contre (....) sept heures et demie.
- Pardon?
Là j'ai eu un blanc, parce que j'ai vaguement compris qu'ils n'avaient pas de place avant 19h30. Je ne voyais pas trop le rapport avec l'heure du dîner. Donc j'ai fait répéter. J'avais bien tout compris du premier coup, c'était mon shéma mental qui était encore à l'heure française.
- Ben, et si je réserve pour 8 heures, ça va?
J'ai eu ma table et à l'heure dite nous avons pénétré dans une salle désertée par les dîneurs qui étaient déjà rentrés prendre leur tisane. Ou sortis en boîte, elles doivent ouvrir vers 19h30, justement. J'en sais rien.
La salle du Yacht Club de Wellington est tout à fait sobre, gris souris, la fausse note ce sont les phrases inoubliables crayonnées d'un stabylo pâteux par des dîneurs en mal de postérité murale, du style "C'était bien bon, signé Lucette". Par contre, une vue superbe sur le port, et aussi sur le derrière pommelé d'un des serveurs qui a passé un certain temps à quatre pattes sous la table voisine. Je ne sais pas ce qu'il y a fait, mais notre invité a néanmmoins vérifié sous la nappe qu'aucune des accortes jeunes employées du restaurant ne s'y cachait, ce qui aurait sensiblement pimenté la soirée.
Nous nous sommes contentés de manger, ce pour quoi nous étions là d'ailleurs.
Pas de description de ce repas délicieux, car j'ai la funeste habitude de ne pas apprendre mes menus par cœur, et puis je n'ai pas signé pour publier une critique gastronomique.
Bref j'ai tout oublié, sauf le détail qui m'a bien plu: on nous a servi des petits pains avec le repas! Des vrais! Au choix du pain blanc ou de campagne. Evidemment, on a eu droit à la petite bolée d'huile qui sert à déguster le pain, on trempouille un bout, on égoutte bien, et le récipient se trouvant toujours au milieu de la table pour le plaisir de tous, il faut soigneusement effectuer le trajet bol-bouche en évitant les traînées d'huile qui vous cataloguent au rang de Néanderthal qui ne sait pas manger.
L'huile, je l'ai goûtée pour voir (c'est payé) mais quel bonheur de voir arriver une coupelle de beurre bien lissé parsemé de grains de sel! Il faut vivre ailleurs pour apprécier ces petites choses.
La déception a été d'autant plus grande: le beurre, c'était pas du vrai, mais ce succédané tout mou fabriqué avec de l'huile de canola.
Je sais, c'est idiot de se bourrer de pain beurré avant de dîner, mais on a tout mangé, et puis la serveuse nous a enlevé les assiettes à petits pains quand elle a apporté les entrées. Donc c'était bien prévu pour l'apéro.
Monsieur Pim en a redemandé, le gourmand. Pour saucer. Vu qu'il y avait déjà de l'huile sur la nappe, et qu'en plus on en était déjà aux échanges de bouchées pour goûter à tout, ça n'a pas fait une grande différence.
Très stylé, le personnel nous a souhaité une bonne nuit avec le sourire, alors qu'avec notre dîner tardif ils n'ont pas dû aller se coucher avant onze heures.
On reviendra.
04 août 2007
Pim et Pimali vont au restaurant
Après une période noire où on n'a pas mis le nez dehors, période due à un déficit de gardeuses d'oies, (connues ici sous le nom de "baby-sitters") celles-ci optant pour la fuite et le retour en France, les traîtresses, une fois leur visa expiré. Une raison comme une autre, mais ça nous laisse le bec dans l'eau, ces sordides histoires administratives.
Le recrutement ayant été de nouveau assuré, Monsieur Pim et moi-même avons pu songer à aller goûter à la soupe hors de chez nous.
Comme on ne se fait plus si jeunes qu'avant, et qu'une fois les pantoufles mises, le petit gilet tricoté maison enfilé et le programme télé étudié à fond, il nous faut vraiment une occasion exceptionnelle pour sortir. On a trouvé!
L'année dernière, en fonction d'éléments variés indépendants de notre volonté (j'aurais eu mon mot à dire, ça ne se serait pas passé comme ça, non mais!), j'ai fêté mes dix ans de mariage en compagnie d'une cinquantaine d'invités triés sur le volet, ayant loué un chapiteau, des tables et de la vaisselle, et m'étant assuré les services d'un traiteur nantais.
Le seul qui manquait pour cette sauterie, c'était Monsieur Pim. Donc j'ai fêté mes dix ans d'esclavage à moi pendant qu'il faisait la java en Nouvelle-Zélande (oui, juin 2006 était très sympa, pluie quotidienne et bourrasques des 40è rugissants) donc cette année, (onze ans, pour les forts en thème mais pas en maths) nous sommes sortis tous les deux.
Où aller? Le restau chic était plein, donc direction un nouvel établissement branché appelé "The General Practitioner". Le médecin généraliste, pour les germanistes.
Je comprends l'appellation: maison datant de 1900 et des poussières, anciennement clinique et devenue pub -restaurant - bistro, je n'ai pas bien compris la thématique du lieu.
Nous sommes passés au milieu de buveurs au rez-de-chaussée, entre des tables hautes équipées de ces fichus tabourets de bar (comment on grimpe? comment on tient dessus sans montrer ses dessous? comment on en descend?) au premier étage, et avons accédé au restaurant au deuxième.
Pas la peine d'essayer de voir ce qu'il y a sur le menu, puis dans l'assiette, l'éclairage est propice aux amoureux, une douce lueur ambrée qui lisse les traits et enlève onze ans au visage. Bref on n'y voit goutte.
Point amusant: l'architecte qui a présidé à la rénovation a dû croire qu'il s'agissait de l'ancienne officine d'un dentiste, et qu'il fallait organiser l'espace afin que le client profite du plus de bruit possible pour faire passer la douloureuse. Des hauts-parleurs incrustés dans le plafond, c'est pas du vice?
On a mangé quand même, mais il y a un plat qui m'a vraiment marquée: en Nouvelle-Zélande on ne sert pas de jardinière de légumes (des quoi?) ni même une platée de frites avec les plats. Il faut demander l'accompagnement, et puisqu'on mangeait gras, j'ai opté pour de la laitue.
On m'a donc apporté une demi-laitue Iceberg, proprement tranchée par le milieu. Et une coupelle de mayonnaise.
Le moment d'incompréhension passé, le souvenir revenant soudain qu'en effet, y'a jamais de vinaigrette avec la salade, j'ai pris mon courage à deux mains et ma fourchette d'une seule pour brouter ma laitue.
Ça doit être ça, le retour à la nature tant prisé par les touristes. Je recommande donc la laitue du "General Practitioner", très tendance. Un aperçu de la vie au grand air, au bord de la rivière, dans un environnement qui rappelle le clair de lune. En musique.



